« L'essence de la Photographie est de ratifier ce qu'elle représente […] elle est indifférente à tout relais : elle n'invente pas […]. 
Sa force est supérieure à tout ce que peut, a pu concevoir l'esprit humain pour nous assurer de la réalité […] Toute photographie est un certificat de présence.
»
(Roland Barthes)

 Le travail de Sandrine Moukagni, artiste autodidacte,  hispaniste, n'a cessé dévoluer. Ses photographies des dernières années sont des mises en scène de plus en plus développées. Après ses années de formation où elle se consacrait essentiellement à la transformation du réel par fragmentation, ses photographies des dernières années sont des mises en scènes de plus en plus développées: une fois qu'elle a identifié un lieu, elle se prépare et prépare ses modèles, les habille ou s'habille. Puis vient la séance de prise de vue. Elle n'indique guère plus que des directions de mouvement, puis elle ouvre la danse, prête à capter l'énergie qui se met en place entre elle et les performeuses qu'elle choisit pour incarner ses personnages. Le résultat sont des photographies qui oscillent entre préparation et spontanéité.

A l'image de la sculpteure Renée Vautier dont le processus de travail apparaît sous la plume de Paul Valéry, Sandrine Moukagni est constamment en mouvement. Elle change de point de vue, monte sur des pierres ou se couche à même le sol, pour capter et donner de l'énergie. Celle-ci se manifeste dans un corps qui est – pour inverser une image commune – plus que l'extension de son appareil. Loin d'un modernisme aride, sa pratique photographique est ainsi à l'image de La Llorona, son personnage fétiche qui l'accompagne depuis des années tel un alter ego et dont elle ne cesse de développer la trajectoire. Plutôt que de tenter de construire machinalement des images préconçues, l'artiste met en place les conditions d'émergence des images qu'elle guette pour ensuite les assembler en compositions intuitives. Les joies de la sérendipité, c'est-à-dire cette sagacité pratique qui consiste à savoir trouver ce que l'on n'a pas cherché, et celles de l'élaboration avec un modèle d'une image recherchée (et pourtant inconnue avant la prise de vue) prennent alors lieu et place du désir de contrôle absolu de l'image finale.

 

Le choix de cette figure n'est pas anodin. En effet, issue de l’imaginaire collectif mésoaméricain, elle est, pour l’artiste, le symbole d’un choc culturel, le reflet d’un métissage culturel violent. La Llorona, en tant que telle, apparaît à l’époque coloniale. De caractère syncrétique (Coatilcue, Médée…), ses origines sont variées. C’est traditionnellement une femme terrifiante qui arpente les rues la nuit en criant. Il s’agit donc d’un personnage négatif, incarnant tantôt une mère infanticide, tantôt une maîtresse assassine, une traitresse. Aussi y-a-t-il – les remarques de Roland Barthes nous le rappellent – quelque chose de paradoxal à vouloir photographier une figure légendaire. L'équation de Barthes semble s'y inverser : selon l'auteur de La chambre claire, c'est parce que ça existe (au moment de la prise de vue) que ça peut être photographié. Dans l'ontologie de Sandrine Moukagni, c'est l'inverse : c'est parce que ça existe en photographie que ça vient à la vie. Son travail ratifie la présence de La Llorona. L'artiste s’inspire du personnage éponyme issu des légendes latino-américaines mais travaille avec différents modèles, juxtaposant leurs images. Elle y accomplit en même temps l'universalisation du sort de cette figure féminine non pas pour réitérer la vision traditionnelle, mais pour, au contraire, la réinterpréter de manière empathique, telle Christa Wolff lorsqu'elle réécrit Cassandre ou Médée.


La Llorona de Sandrine Moukagni s'émancipe, s'extirpe de son rôle d’âme en peine effrayante. Elle n’accepte pas le châtiment auquel elle a été condamnée. L’artiste interprète La Llorona comme une femme qui refuse de se plier aux normes d’une société patriarcale. Son œuvre tend à lui faire recouvrer ce caractère anticonformiste et questionne, en ce sens, le rôle traditionnel des figures féminines stéréotypées dans certains récits issus des imaginaires collectifs.


Sandrine Moukagni donne à voir plusieurs visages de Llorona sans les montrer, à voir leur plainte, leur cri dans ce corps à corps avec le destin, avant de recouvrer leur voix. La Llorona de Sandrine Moukagni s’arrache aux pleurs, aux cris et retrouve la parole. L’âme en peine condamnée à errer en pleurs en quête de salut s’évapore au fil des images et des mots. Il s’agit d’images tant sonores que visuelles, d’une texture empreinte de tragique.


Dans le recueil, La Llorona, les écrits de l'artiste, partie constitutive du travail, laissent voir et entendre, tout autant que les photographies, les différentes voix de ce personnage qui devient un modèle poétique de résistance.

 

Klaus Speidel,
Philosophe,
Prix AICA de la critique d'art 2015

 

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